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Paul Bélard continue son périple à New York

15 juillet 2023 Association
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Pauil BELARD continue son périple aux Etats-Unis. Il pense avoir trouvé une entreprise calme   ...

 

"En 1990, mon nouveau job est à Brooklyn. La compagnie est New York Telephone, une héritière de l’énorme American Telephone and Telegraph.

 

AT&T avait été fondée sous le nom de Bell Telephone Company par Alexander Graham Bell, Thomas Watson et Gardiner Greene Hubbard après le brevet du téléphone obtenu par A. G. Bell en 1875. En 1899, la société devient AT&T et détient un monopole des services téléphoniques pendant la majeure partie du XXe siècle aux USA.

 

Ce monopole était connu sous le nom de Bell System, plus affectueusement sous le surnom de Ma Bell. Un procès antitrust débutant en 1974 allègue des pratiques illégales d’AT&T pour étouffer la concurrence dans l'industrie des télécommunications. Il conduit à la dislocation d’AT&T en 1984. AT&T conserve les services des appels longue distance, alors que les téléphones locaux sont à présent servis par la création de sept Baby Bells.

 

NYT fait partie de ces sept Baby Bells. Mes premières semaines dans ses bureaux sont comme des vacances au club Méditerranée. De 60 à 70 heures dans les boîtes d’ingénierie, mon horaire hebdomadaire passe à 35 heures, pas une seconde de plus. Le travail est simple et pas stressant. Se tenir à jour des nouvelles règles imposées par les localités servies par la compagnie, et plus techniquement, assister les project managers lorsqu’ils le souhaitent.

 

J’ai été embauché parce qu’une grande partie des anciens prenaient leur retraite. Deux ou trois fois par semaine, il y avait une petite fête pour célébrer le départ d’un employé. Payée par la compagnie, il y avait toujours une sérieuse collation constituée de plats chauds et de gâteaux, rien de gastronomique, mais agréable tout de même. Le tout était accompagné de petits discours, de blagues et d’échanges de souvenirs. Autant dire que les après-midis n’étaient pas très fructueux de côté travail !  En plus, il y avait une petite cafétéria dans le bâtiment. Plusieurs pauses plus ou moins prolongées étaient de règle.

 

En présence de cette absence de pression et de temps libre, je me mets à la peinture. Churchill a dit que « Peindre, c’est aimer de nouveau. » Il avait raison. Je commence par la peinture à l’huile, mais l’odeur, les temps de séchage et le nettoyage des pinceaux me font passer vite à l’aquarelle. Mon style est un peu prosaïque, influencé par mon approche trop rigoureuse d’ingénieur, mais il semble trouver un public.

 

Pas mal de tableaux sont achetés dans une boutique locale. Je peins une carte de Long Island illustrée des sceaux des différentes villes et de vues pittoresques de l’île. Elle est imprimée à plus de 5000 exemplaires et maintenant épuisée. Elle a eu droit à un article en couleur dans le magazine mensuel de la compagnie.

Comme dans toutes les grosses entreprises, il y a des règles à suivre, même absurdes. Mon chef me dit que je dois aller suivre un cours intitulé Building Basic Engineering, « Ingénierie de base dans les bâtiments ». Je lui rappelle que je suis ingénieur de l’Enise, où les cours pratiques ont inclu de la fonderie, de la soudure, de la forge entre autres, que je viens de passer des années sur des projets qui tous, d’une façon ou d’une autre, avaient à faire avec à des bâtiments, et qu’en plus, j’ai une licence de Professional Engineer dans l’état de New York. Il rigole, ajoute qu’il connaît mes compétences, mais les règles sont là pour être respectées. Il faut dire que mon boss est un pointilleux sur le règlement. Lorsqu’il me fait visiter des installations téléphoniques loin du bureau, si on termine à 3 heures ½, il m’amène dans un bâtiment appartenant à l’entreprise où se trouve une cafétéria et on sirote quelque chose jusqu’à 4 heures pétantes, l’heure où la journée professionnelle se termine.

 

Voilà comment je me retrouve en mai, passant deux semaines à Denver, dans l’état du Colorado. L’endroit est sympathique, une relique des années AT&T, un centre de formation pour les employés des compagnies téléphoniques qui couvrent le pays tout entier. La nourriture est excellente, prise dans une cantine avec une vue imprenable sur la chaîne des Rocky Mountains dont les sommets sont encore enneigés. Les chambres sont individuelles. Les cours ont lieu le matin, les après-midis sont réservés aux devoirs. Dans la classe, il y a une douzaine d’employés comme moi, venant d’un peu partout. Pour moi, les cours sont d’une simplicité enfantine ; j’aurais pu les donner moi-même, avec plus de détails techniques. Les devoirs sont probablement difficiles pour certains, mais ils me prennent à peu près un quart d’heure de résolution, et comme je donne les réponses à tous mes collègues, plus de la moitié vont jouer au golf. Moi, je me fais bronzer sur le gazon des pelouses. En fait, ce ne sont ni plus, ni moins, que deux semaines de vacances dans un cadre très agréable.

 

Le week-end se passe en touriste. Avec trois ou quatre collègues, on monte à Pikes Peak, le sommet le plus haut de cette région des Rockies. Une route y conduit, mais on prend un train à crémaillères. La vue du sommet est magnifique. Il fait froid car la neige est toujours présente, un détail que l’on avait oublié au point de vue vestimentaire.  En plus, un vent qui souffle autour de 150 kilomètres à l’heure n’encourage pas à rester à l’extérieur. Une courte visite du centre touristique me rappelle quelques notions de physique oubliées : la quantité d’oxygène dans l’air n’est que de 60% de celle au niveau de la mer, l’eau bout à 86 degrés.

 

Un des amis a d’ailleurs des problèmes pour respirer et on commence vraiment à se geler. On reprend le train pour redescendre. Ensuite, on visite l’Air Force Academy à Palm Springs, là où est formée une majeure partie des officiers de l’Armée de l’Air Américaine. Ayant fait mon service dans l’Armée de l’Air, cette visite est particulièrement intéressante, notamment le musée et une chapelle à l’architecture futuriste classée monument historique.

 

Le lendemain, ce sont les Anasazis qui retiennent notre attention. Ce sont les ancêtres des indiens pueblos. Une des caractéristiques de ces tribus est que leurs villages étaient construits à flanc de falaises, souvent taillés dans la pierre elle-même. L’architecture est impressionnante. Trois sites du patrimoine mondial de l’UNESCO situés aux États-Unis sont d’ailleurs attribués aux Pueblos.

La rentrée à New York est un retour à la réalité. Les conséquences du démantèlement d’AT&T ne se sont pas faites sentir pendant dix ans. Toutefois, la concurrence se mettait en place doucement, mais efficacement. Lorsqu’elle est prête, les remous sont immédiats, se traduisant par des pertes d’abonnés, donc de revenus. Deux ans après mon embauche dans une compagnie qui n’a pas mis une personne à la porte pour cause économique pendant un siècle, ma stabilité de l’emploi est une nouvelle fois mise à l’épreuve. Les premières mesures du serrement de ceinture sont modestes. Les anciens sont encouragés à prendre des retraites anticipées, avec primes pour les aiguillonner à faire le saut. Une mesure moins modérée nous prend par surprise. Un beau matin, on passe de la semaine de 35 heures à 40, la raison en étant de mettre tous les départements de la compagnie sur des bases égales. Honnêtement, je n’avais jamais vraiment compris pourquoi notre département jouissait d’un horaire spécial. La nouvelle mesure était donc parfaitement justifiée. Par contre, une augmentation de 14% du temps de travail n’a pas conduit à une augmentation similaire des salaires. C’est une injustice qui est restée en travers de la gorge de beaucoup. Je dois dire que quand j’en avais l’occasion, je restais au niveau des 35 heures par semaine. Je me suis souvent demandé comment les syndicats français auraient réagi devant de telles violations des droits des travailleurs. De bien pires allaient arriver !

 

Plusieurs mois après, une réorganisation des services a lieu. Notre petit département est éliminé ; on est incorporé dans le groupe de managers de projets. Cela me convient très bien.  Je me retrouve dans mon élément, avec un vrai travail d’ingénieur. Mon premier secteur est Staten Island. Chaque jour, je prends une voiture de fonction dans le garage, traverse le Verrazzano Bridge et supervise une variété de projets dans les propriétés de l’entreprise ; installations de nouvelles toitures, agrandissement et modernisation des standards téléphoniques, construction de nouveaux bureaux, remplacements d’équipement de climatisation défectueux, etc.

 

Tous les six mois, des mesures pour réduire le nombre d’employés apparaissent. Cette fois, nous devons fournir un CV, sans toutefois mentionner nos diplômes, car pour certains prétentieux, après deux ou trois ans, ils ne sont plus importants et sans impact sur nos fonctions. Peut-on imaginer que ceux qui ont décidé cette mesure ne doivent pas avoir des tonnes ? Ce genre d’absurdités conduira un des patrons à nous dire quelques années plus tard que n’importe qui peut être un ingénieur. C’est probablement ce que l’inventeur du submersible pour aller visiter l’épave du Titanic pensait lui-aussi ! Enfin, il vaut mieux entendre ce genre d’aberration que d’être sourd comme disait mon père.

Le protocole de Montréal mis en place en 1987 pour sauvegarder la couche d’ozone prend plein effet au milieu des années 1990. Ce traité interdit les substances détruisant la couche d’ozone, comme les chlorofluorocarbures (CFC), utilisés dans l’industrie du froid. Mis en charge de remplacer les machines de refroidissement qui contiennent ces réfrigérants prohibés, je suis transféré de mon modeste bureau à Brooklyn à la grandeur du siège social de l’entreprise, un gratte-ciel de 41 étages sur la 6ème Avenue, juste en face de la Public Library et de Bryant parc.

L'un des étages les plus impressionnants était le trente-troisième où se trouvait la cafétéria. La vue était spectaculaire. Vous pouvez déjeuner assis à une table le long d’une fenêtre et admirer le nord et l’est de New York et ses banlieues. Elle n'a pas battu le panorama à 360 degrés que j'ai eu lorsque j'ai travaillé pendant un certain temps au quatre-vingt-dix-neuvième étage d'une des tours jumelles du World Trade Center. Néanmoins, c'était agréable de quitter mon petit bureau claustrophobe et de voir Manhattan s'ouvrir devant mes yeux. En plus, la nourriture était exceptionnelle. S'il y avait eu un Guide Michelin pour les cafétérias, celle-ci aurait reçu toutes les étoiles convoitées.

Le plus intéressant de ces nombreux projets est la modification des machines de réfrigération de l’immeuble. Il s’agit principalement de deux compresseurs menés par des turbines à vapeur. Ils sont énormes, plus de 2,700 tonnes chacun, soit environ 30,000 kilowatts au total. La tonne n’est pas dans ce contexte une unité de poids, mais le montant de chaleur nécessaire pour faire fondre une tonne de glace en 24 heures. Cela vous montre un peu la bizarrerie de certaines unités américaines.

Pour montrer ce qu’un ingénieur peut faire, je décide de les remplacer sans passer par un bureau d’architectes et d’ingénieurs mécaniciens.  C’est un gros risque. Ces machines doivent être modifiées pendant l’hiver, lorsque la climatisation n’est pas nécessaire ; d’autre part, tous les grands pontes de la compagnie ont des bureaux dans cet immeuble. Imaginez que le remplacement ne soit pas terminé avant les chaleurs du printemps et que ces mandarins se mettent à imbiber leurs costumes sur mesure de leur sueur ; Qui va se trouver sur la sellette, et se retrouver une nouvelle fois à la rue ou envoyé à Harlem pour recouvrer l’argent des cabines téléphoniques à sous installées sur les trottoirs ?

Avec l’aide du fabricant, je rédige les spécifications de la nouvelle installation, compresseurs, tubes des évaporateurs et condenseurs qui, contenu de leurs âges, ne manquent pas de fuites. Une demande de permis est faite pour bloquer une rue de New York pendant quelques heures pour enlever les parties existantes et livrer les nouvelles. Un compresseur de cette capacite pèsent plusieurs tonnes et est gigantesque. Une grue de belle taille est nécessaire pour effectuer ces opérations au 35ème étage.

 

De temps en temps, je m'aventure dans le sanctuaire intérieur de l'entreprise réservé à ces personnes haut-placées, nom bien mérité puisqu’elles étaient au 41ème étage, pour m'assurer que les travaux n’y causaient aucun problème. Venant des niveaux de l'entrepont, je pénétrais dans le Saint des Saints. Les cloisons étaient élégamment lambrissées d'acajou, de teck ou de cerisier si encaustiqués qu’on pouvait se voir dedans. De véritables peintures ornaient les murs et vous pouviez disparaître dans la moquette tant elle était épaisse.  Un silence luxuriant régnait. Les gros pontes savaient comment vivre ! J'ai été dûment impressionné. Ne pensez pas que je me sentais comme un intrus. J'aurais pu facilement m'adapter à ces quartiers somptueux.

 

En fin de compte, le projet est terminé dans les temps, sans incidents et le budget respecté. Pas une goutte de sueur n’a coulé du front des directeurs, du moins pour cause de manque de climatisation !

 

A cette époque, la conservation d’énergie était une affaire sérieuse. Con-Edison, la compagnie qui fournissait l’électricité et la vapeur à New York accordait de généreuses remises pour réduire la consommation d'électricité sur l'ensemble de ses réseaux. L'utilisation d'équipements plus efficaces m’a permis de postuler pour une remise. J'ai rempli tous les formulaires nécessaires. Après examen des documents fournis, Con-Edison a accepté d'accorder une remise de près de 1 million de dollars. C'était une grosse affaire, à tel point que, lorsque Con Ed est venu dans l'immeuble pour remettre le chèque, une cérémonie a été organisée. Une foule nombreuse y assistait. Notre directeur était bien sûr présent, ainsi que deux ou trois de ses sbires. Lorsque le représentant de Con-Ed lui a remis le chèque, un tonnerre d'applaudissements a éclaté. Puis notre patron a fait le discours prévisible. Il a salué la relation entre les deux entreprises et bien sûr, n'a pas manqué de s'attribuer le mérite attaché à ce projet mené à bien. À aucun moment, il n'a mentionné les noms d'aucun des membres du projet. Il n'a même pas demandé à rencontrer les membres de l'équipe. Comme aimait le répéter un de mes collègues, « l’échec est orphelin mais le succès ne manque pas de pères »."

 




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