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Un témoignage poignant

24 novembre 2023 Association
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Paul Bélard avait un copain qui était responsable du bâtiment de la Compagnie de téléphone lorsque l'attentat du 11 septembre 2011 a eu lieu.

 

Il nous apporte son témoignage poignant.

"Pourquoi certains humains inventent des avions et d’autres les lancent sur des gratte-ciels remplis de leurs semblables ? 

 

Comment une ville entière peut-elle être amputée de plusieurs bâtiments, recouverte de fumée, de cendres et jonchée des corps de ceux qui ont choisi de sauter dans le vide plutôt que d’être incinérés dans une éclipse ardente de civilisation qui se produit si souvent dans notre monde troublé ?

 

Le matin du 11 septembre 2001, George, un ami, le responsable du bâtiment de la compagnie des téléphones, était dans son bureau au 140 West Street, à deux pas du complexe du World Trade Center.

 

Je connaissais bien ce building car j’y avais passé de nombreuses nuits d’astreinte pendant les grèves des syndicats. J’étais souvent monté sur le toit et regardé ces deux tours dont les sommets s’évanouissaient dans l’obscurité. Je me souvenais aussi des mois où j’y avais travaillé au 95ème étage de l’une d’elles en 1981.

 

Cet entretien a eu lieu en avril 2011. Il est un peu expurgé et j’ai délibérément choisi de ne pas faire de commentaires sur la façon dont George s’est remémoré ces heures éprouvantes. Les silences douloureux, les soupirs poignants, la voix hésitante, parfois chancelante, révèlent les émotions profondes qu’il ressent encore une décennie après que ces événements sont arrivés. Ils témoignent des séquelles que cette journée fatidique lui fait constamment payer".

 

Ecoutez George :

« Ce matin, une femme de ménage est venue à mon bureau et m’a dit qu’il y avait eu une explosion dans l’une des tours du World Trade Center. J’ai quitté mon bureau, je suis sorti, j’ai levé les yeux et j’ai dit, euh, vous savez, c’est une drôle d’explosion parce que, vraiment, il n’y a pas beaucoup de débris qui sortent du trou dans la façade et puis, quelqu’un a confirmé : Oh, non, non, c’était un avion.

 

Alors j’ai avancé : peut-être un petit avion privé, un avion de banlieue, un Cessna. La personne a précisé : non, non, c’était un avion de ligne.

 

« Pouvais-tu voir quelque chose de l’endroit où tu étais ? »

 

« Tout ce que je pouvais voir, c’était l’énorme trou béant dans la tour nord et un feu qui commençait à s’éteindre. Je suis retourné en courant dans le bâtiment parce que c’était la panique. Je suis allé au centre de commandement et j’ai ordonné au directeur de la sécurité incendie d’utiliser la sonorisation pour calmer les employés.

 

Dites-leur que ce n’est pas ici ; c’est dans l’immeuble d’à côté. Tous les employés doivent rester dans le bâtiment. Il y avait déjà des centaines de personnes dehors dans West Street et Battery Park City. J’ai réuni les directeurs de la sécurité incendie et d’autres personnes, et je leur ai dit : nous devons maîtriser la situation, dire aux gens de se calmer et de rentrer tout de suite.

 

Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle nous avons fait ce que nous avons fait, mais nous l’avons fait. Quand les bâtiments se sont effondrés, comme nous le savons maintenant, ils se sont écroulés et ont criblé West Street et Battery Park City. Les gravats ont fracassé le passage piétonnier. Dieu merci, nous avons fait sortir des centaines de personnes de cette rue, sinon cela aurait été un vrai massacre.

« Mais à ce moment-là, le deuxième avion n’avait pas touché la tour sud ! »

 

« Non, le deuxième avion n’avait pas touché le bâtiment. »

 

« Et le premier était déjà en train de tomber ? »

 

« Non, non, non, non ! Nous avions... Je ne sais pas si c’était un sixième sens ou quelque chose, je ne peux pas l’expliquer. Je n’ai jamais pensé que cela se passerait comme ça, mais nous avons dit à ces gens « sortez de cette rue ». Les bâtiments n’étaient pas encore tombés, ils ne s’étaient pas encore écroulés, mais tout le monde regardait en haut. Il faisait très beau, l’air était clair, et je peux encore le voir... et je le vois tous les jours, Paul, cela ne disparaît jamais.

 

Je pensais d’abord que c’étaient des débris sortant des fenêtres. À partir de quatre-vingt-dix, cent étages, on ne pouvait pas dire que c’étaient des hommes et des femmes jusqu’à ce qu’ils apparaissent clairement alors qu’ils se rapprochaient du sol, avec leurs bras et leurs jambes qui gesticulaient comme s’ils voulaient s’accrocher à quelque chose. Le bruit qu’on entendait quand ces gens s’écrasaient sur le sol, et bien…, Paul, j’ai régulièrement des flashbacks, et je les vois toujours... euh... et puis, je ne pouvais pas rester là à contempler, je déteste utiliser ce mot, contempler l’inimaginable, alors je suis retourné dans le bâtiment pour essayer de reprendre mes esprits.

 

« Des employés étaient encore dans le bâtiment à ce moment-là ? »

 

« Nous commencions une évacuation contrôlée, OK, pour faire sortir les gens en toute sécurité. Nous leur avons dit d’aller vers le nord. Rentrez chez vous, éloignez-vous du World Trade Center. Euh, il y avait une handicapée, une femme gravement handicapée dans l’immeuble, elle, euh... Nous l’avons mise dans mon bureau jusqu’à ce qu’une ambulance puisse l’emmener.

 

Je suis resté avec elle. J’étais au téléphone pour informer le quartier général de ce qui se passait : un avion de ligne a percuté le World Trade Center ; nous évacuons le bâtiment ; nous disons aux gens d’aller vers le nord ; nous avons la situation sous contrôle. J’ai demandé à mes inspecteurs, à mes inspecteurs d’incendie de fouiller l’ensemble de l’édifice, pour m’assurer que tout le monde sortait de façon systématique et ordonnée, parce que, encore une fois, nous ignorions ce qui se passait. On ne savait pas encore qu’il s’agissait d’une attaque terroriste.

 

Et puis, lors d’une conférence téléphonique, j’ai entendu : Oh mon Dieu, les gens crient, il y a un autre avion qui arrive. Je n’ai pas vu l’avion qui a percuté la deuxième tour. À ce moment-là, vous savez, c’était, dans mon esprit, un chaos contrôlé. À ce jour, je n’ai aucun souvenir de beaucoup des cris de gens, je n’ai aucun souvenir de beaucoup de sons. Nous avons réussi, au meilleur de ma connaissance, à faire sortir tout le monde en toute sécurité et nous avons commencé la tâche ardue de fouiller le bâtiment avec mes gars, du dernier étage vers le bas, pour nous assurer que tout le monde était sorti, de couper systématiquement l’électricité non essentielle parce que nous ne savions pas ce qui allait se passer, pour nous assurer que les générateurs de secours étaient prêts à être opérationnels.

 

Nous avions un technicien en électricité là-bas, son nom m’échappe maintenant, j’avais deux gars des ascenseurs avec moi et deux ingénieurs de service, un directeur de la sécurité incendie et nous sommes descendus pour sécuriser le bâtiment et nous assurer que tout allait bien. Je suis retourné dans mon bureau pour passer un appel téléphonique parce que mon téléphone portable et ma radio Nextel s’éteignaient, et les pontes voulaient être tenus au courant et tout ce dont je me souviens, j’ai utilisé un mot de quatre lettres, et mon bureau s’est abattu sur moi.

 

Lorsque la tour sud s’est effondrée, l’une de ses colonnes, comme nous le savons aujourd’hui, a frappé le côté Vesey Street de notre bâtiment, ce fut un effet domino. Mon mur s’est effondré sur moi, mon plafond aussi et, tout ce dont je me souviens, tu sais, tout est devenu vide pendant un petit moment. S’il n’y avait pas eu une chaise que nous avions déplacée dans mon bureau pour faire de la place à la dame handicapée, cela aurait été bien pire pour moi parce que cette chaise soutenait le mur et le plafond et j’étais dessous... »

« Tu étais coincé sans pouvoir bouger à ce moment-là, c’est ça ? »

 

« J’étais par terre, à quatre pattes. J’ai été frappé à la tête par des débris. Mes gars savaient que j’étais là. Ils ont réussi à me faire sortir pour s’assurer que j’allais bien. Je ne sais pas combien de temps cela a duré. Pour moi, ça a semblé être une éternité, mais c’était probablement des minutes, tu sais... Je ne savais pas ce qui s’était passé. Nous étions dans le bâtiment et nous ne savions pas que la tour sud s’était complètement effondrée.

 

« C’était la première ? »

 

« Oui, c’était la première. Nous étions en train d’avoir une conversation. Nous étions tous couverts de débris, de cendres, de poussière de plaques de plâtre, et tout ce genre de choses. Nous étions couverts comme des beignets avec du sucre en poudre. Les seules taches visibles sur nous étaient sur nos lèvres, autour de yeux, de nos narines. Les ascenseurs avaient tous été rappelés jusqu’au sous-sol... jusqu’au rez-de-chaussée, excuse-moi. Une fois que nous avons réalisé que nous étions en bonne forme, du mieux que nous pouvions l’être, nous avons commencé à partir. Où allons-nous, a dit quelqu’un ?

 

Nous allons nous mobiliser à Varick Street, (un autre bâtiment de la compagnie à quelques blocs) ai-je dit. Eh bien, je dois vous dire que c’était probablement l’une des meilleures décisions parce que le New York Police Department, le Fire Department, le Bureau de la Gestion des Urgences, un tas de gens se mobilisaient tous au même endroit. Sur le chemin, je me souviens d’avoir eu une conversation un de mes gars... et un autre, je ne me souviens plus qui c’était m’a demandé :

 

À qui tu parles ? J’ai dit : je parle à Joe. Joe n’était pas à côté de moi, il n’était pas avec moi, mais moi non plus, je n’étais pas avec moi ! J’ai mis un peu d’ordre dans ma tête, puis j’ai dit, nous devons trouver Joe. J’ai pris la décision de retourner dans le bâtiment. »

 

« Mais la rue devait être bondée de monde à ce moment-là ? »

 

« Oh oui, mais nous sommes retournés à West Street à contre-courant. Nous n’étions qu’à quelques pâtés de maisons. Nous avons regardé autour de nous pendant un petit moment et j’ai dit : « Écoutez, nous devons sortir d’ici. » Le service d’incendie était dans la rue, creusant pour atteindre les bouches d’incendie enfouies sous les débris, accrochant leurs tuyaux et commençant à projeter de l’eau sur Seven World Trade qui était maintenant englouti par les flammes. Nous sommes retournés à Varick Street où nous nous sommes nettoyés. »

 

« Un chef des pompiers s’est présenté et a demandé : Qui est responsable de l’immeuble au 140 West Street? J’ai dit c’est moi. Oh, à ce moment-là, la tour nord s’était effondrée aussi. Le chef a poursuivi : nous ne serons pas en mesure de prendre le dessus sur Seven World Trade et s’il s’effondre, nous ne savons pas ce qui se passera.

 

Alors j’ai dit : « Eh bien, je dois retourner à West Street et tout le monde m’a regardé comme si j’étais fou. » Pourtant, moi et quelques autres avont repris le chemin de West Street. Nous traversions Greenwich, et nous étions probablement à... je ne sais pas... Chambers peut-être, je ne m’en souviens pas et nous avons tous regardé Seven World Trade. Nous avons vu les flammes sortir du bâtiment et nous l’avons regardé imploser sur lui-même. Des cendres, des débris sont revenus voler sur la route. Et nous étions à peu près tous couverts une fois de plus avec tout ça. »

« Seven World Trade était juste en face de 140 West ? »

 

« Oui, à l’arrière. Alors, euh, j’ai dit ça, et ça a l’air drôle, mais j’ai dit : après que les choses se seront tassées (jeu de mots sur l’expression when the dust settles). Non, ce n’est pas vraiment drôle ! Nous avons décidé que nous devions aller voir notre building et voir ce qui se passait. Nous ne pouvions pas y accéder du côté de Greenwich, et de Barclay, parce que, Seven World Trade, quand il s’est effondré en descendant, il s’est immobilisé, je crois, sur les septième et huitième étages de l’arrière de West Street et le onzième ou treizième étage du côté de Vesey Street, et c’était des poutres d’acier appuyées contre le côté de l’immeuble.

 

Nous avons dû faire le tour de Battery Park City, par les quais pour finalement entrer dans le bâtiment. Il y avait des trombes d’eau qui déferlaient partout, des lances d’incendie, des bouches d’incendie, des tuyauteries brisées provenant de l’immeuble qui s’était effondré. Nous sommes descendus au sous-sol A, où se trouvent les panneaux électriques. Nous voulions nous assurer qu’ils avaient disjoncté. On avait de l’eau jusqu’aux chevilles dans la salle de l’appareillage de commutation. Je me demande comment on n’a pas été électrocutés.

 

Dans le sous-sol niveau D, les réservoirs de fuel flottaient dans l’eau et le diésel se mélangeait à l’eau. Le sous-sol E était complètement inondé ; toutes les machines de réfrigération étaient sous l’eau. Nous devions nous assurer que les générateurs de secours étaient en route. Nous avons donc couru jusqu’à l’étage où ils se trouvaient, pour découvrir que tous les filtres des prises d’air étaient obstrués par toute cette poussière et tout le reste. Les générateurs s’étaient arrêtés par manque d’air et de fuel. Les équipements téléphoniques n’étaient alimentés que par batteries et cela n’allait pas durer longtemps. Je suis donc retourné à Varick Street pour rapporter mes découvertes.

 

Nous avons dû nous nettoyer à nouveau et puis nous avons réalisé que nous ne rentrerions pas chez nous ; nous allions rester. Nous avons donc commencé à marcher dans les rues à la recherche de magasins ouverts, où nous pouvions acheter des vêtements, des chaussures, des bottes, des sous-vêtements, des baskets, tu sais, des T-shirts et des trucs comme ça parce que ce que nous portions était complètement contaminé. Ensuite, nous sommes retournés à Varick Street et nous avons rencontré les gens des réseaux téléphoniques pour déterminer comment procéder, ce que nous allions faire ensuite. La seule pensée dans mon esprit, c’est que nous n’allions pas abandonner le building quoi que nous ayons à faire, que nous n’allions pas fermer la porte et foutre le camp.

 

Nous allions nous efforcer de rendre les téléphones à nouveau opérationnels. Nous avons donc commencé la tâche ardue de planifier le retour dans le bâtiment avant de nous reposer.

 

« Quelle heure était-il à ce moment-là ? »

 

« Cinq heures de l’après-midi, peut-être plus tard. Nous sommes donc restés à Varick. De la nourriture avait été livrée. Plus tard, impossible de trouver le sommeil. Nous nous sommes assis et avons discuté de ce que nous allions faire. Puis le matin est arrivé, cinq heures, six heures. Avec les gens du réseau et mon équipe, nous nous sommes tous dirigés vers West Street pour évaluer la situation. » Ce 2 ème jour, en voyant les dégâts, on a compris qu’on allait être ici pour des semaines.

 

On ne pouvait même  pas entrer dans mon bâtiment car on ne savait pas s’il allait s’écrouler.




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